13/09/2005

Les origines mythiques

asiecenter

 

Bumin, son frère Istemi et leur clan, éleveurs et nomades, mais aussi forgerons comme l’ont rappelé avec un mépris surprenant les Avares, revendiquent une ascendance Hiong-nou, ce que leur accordent aussi les Chinois, et une origine céleste qui les place, de par la volonté divine, au-dessus des autres hommes et en quelque sorte à la genèse même du monde. Un de leurs lointains successeurs, au début du VIIIe siècle, le proclamera dans une inscription célèbre :

 

« Quand, en haut, le Ciel bleu, en bas, la Terre sombre se furent formés [ou « ont été constitués »] entre les deux apparurent les fils de l’homme [ou « des hommes »]. Sur les fils de l’homme, mes ancêtres Bumin Kaghan et Istemi Kaghan régnèrent. »

 

Les Chinois, par plusieurs récits qui ne diffèrent que sur des points de détail, racontent leur mythe d’origine. Celui-ci est confirmé par un relief sculpté au sommet d’une autre inscription turque, celle de Bugut, qui présente un être humain sous le ventre d’une louve :

 

«Les T’ou-kiue sont un rameau particulier des Hiong-nou. Leur nom de famille était A-se-na (Ashina). Ils formèrent une horde à part, mais, par la suite, ils furent vaincus par un état voisin qui extermina toute leur famille à l’exception d’un jeune garçon âgé de dix ans. Tous les soldats, voyant sa jeunesse, n’eurent pas le courage de le tuer. Ils résolurent de lui couper les pieds et de le jeter dans un marais couvert d’herbes. Là, une louve la nourrit de viandes. Ainsi il grandit et s’unit à la louve qui devient bientôt pleine. Le roi, ayant appris que l’enfant vivait encore, envoya à nouveau ses hommes pour le tuer. Ceux-ci, voyant une louve à ses côtés, voulurent l’abattre aussi. Mais le fauve s’enfuit dans la montagne au nord de Turfan. Dans cette montagne, il y avait une caverne et, dans la caverne, une plaine unie, couverte d’herbes touffues, qui avait plusieurs centaines de li de tour et où de hauts sommets s’élevaient de tout côtés. La louve, s’y étant réfugiée, mit au monde dix garçons. Devenus grands, ceux-ci prirent, en dehors, des femmes qui devinrent bientôt mères. Leur descendance choisit un nom de famille et l’un d’eux se nomma Asena. »

 

Le texte de l’inscription revêt une importance insigne parce qu’ils donnent aux Turcs, dès le commencement de leur longue carrière, une référence de supériorité qu’ils n’oublieront pas. La version chinoise de leur mythe est aussi très intéressant pour déterminer leur origine. Malgré certaines apparences, nous ne croyons pas qu’ils puissent être indo-européens. La facilité avec laquelle ils s’imposèrent aux divers peuples de la steppe, dès cette époque turcophones dans leur immense majorité, plaide pour leur appartenance au monde altaïque. En revanche, nous sommes convaincus qu’ils ont été profondément influencés par les Indo-Européens, qu’ils leur ont emprunté une partie de leur culture. Ashina, le nom du clan royal, le vrai nom dynastique, n’a pas d’étymologie turque, malgré Boodberg qui veut le faire dériver de as, « traverser une montagne », de même que les noms des premiers souverains qui semblent plutôt iraniens.

 

Le mythe d’origine, à quelques détails près, est pris aux Wou-souen, qui ne sont ni proto-Turcs ni proto-Mongols puisqu’ils sont décrits comme des hommes aux yeux clairs et à la barbe rousse. Son scénario, celui d’un enfant abandonné dans l’eau, recueilli, puis adopté par un homme, une femme, un animal, est universel. Nous le connaissons par l’histoire de Moïse déposé dans la Nil et adopté par la fille de Pharaon, ou par celle de Romulus et Rémus abandonnés au Tibre, recueillis et nourris par une louve. Les nationalistes turcs du XX è siècle, frappés par la ressemblance des sons « étrusques » et « turc » (racine TRK), se sont servis de la parenté des deux mythes t’ou-kiu et étrusco-romain pour trouver certains de leurs aïeux dans le peuple d’où naquit Rome.

 

Quant au loup ancêtre, il fut le protecteur-peut-être le totem, bien que le totémisme implique des structures qui n’apparaissent guère ici- du souverain et de son peuple. Une tête de loup en or décora les étendards et les guidons, le loup étant censé marcher au-devant de l’armée ; les gardes du corps furent appelés « loups». Chaque année, le Kaghan envoya sacrifier à la caverne ancestrale ; d’un bout à l’autre de l’empire, dans toutes les tribus, le fauve fut valorisé, presque défié. Pendant un demi-millénaire, il resta présent dans les mémoires, une référence essentielle, de telle sorte qu’il fît résurgence au temps de l’Empire mongol. Choisi comme aïeul par les mythologues gengiskhanides, il recouvra son ancienne gloire et une gloire plus grande encore.

 

L’endroit où se serait réfugié la louve T’ou-kiue, une montagne au nord de Turfan », nous ramènes à l’univers aryen, tout comme le mariage des enfants avec des »femmes du dehors », allusion à l’exogamie. Enfin, et cela est une preuve absolue des influences indo-européennes, la première inscription turque, celle de Bugut, à la gloire de la dynastie, n’est pas écrite en turc, mais en sogdien. Un autre fait mérite de retenir notre attention.

 

Les T’ou-kiue ne sont pas que des nomades éleveurs ; ils sont aussi des forgerons, ce qui n’a rien pour nous surprendre si l’on se rappelle le rôle de la métallurgie chez les peuples de la steppe. Leur spécialisation artisanale ne fait aucun doute, non seulement parce que les Chinois le disent, mais parce que, quelques décennies plus tard, les T’ou-kiue proposeront aux Byzantins de les approvisionner en fer. Un grand mythe de l’Asie centrale, celui dit de l’Erkene Kon (du nom de la vallée où, selon Rachid al-Din, les Mongols auraient été enfermés), est neé de la manière dont les T’ou-kiue ont trouvé une issue en faisant fondre une mine de fer obstruant le seul passage possible à travers la montagne où la louve avait accouché d’eux.

 

 L’historien de Khiva, Abu’l Ghazi Bahadur Khan, connaîtra encore l’histoire au XVII è siècle. Or le thème du forgeron-qui est très lié au chamanisme, comme le prouvent à l’époque contemporaine les Turcs Yakoutes de Sibérie en déclarant : « Forgerons et chamans sont du même nid »-, court tout au long de l’histoire turco-mongole. On le retrouve dans la tradition invraisemblable qui veut faire de Gengis Khan un forgeron, tradition si bien établie qu’elle est rapportée à la fois par les franciscain Guillaume de Rubrouck, par l’Arménien Hayton et par le Marocain Ibn Battuta, ou encore dans le nom que porte Tamerlan, Timur Leng, le « Boiteux-Fer » ou le Boiteux de Fer.

 

Jean Paul Roux

oguzk

22:11 Écrit par uchisarpension dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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